***Dans la région Nord pas de Calais, la prononciation du mot Dunkerque ne fait plus systématiquement référence au mot " marin " ou " port ". Mais ce qui domine les esprits c'est l'allusion au carnaval. Ce constat, nous pouvons le faire parallèlement avec certaines villes de Bretagne où l'on retrouve le même phénomène qu'à Dunkerque. Les villes de Carraix et Lorient sont très réputées grâce à leur festivals. Tout ceci s'inscrit dans un renouveau des identités, dans un renouveau du régionalisme (retour à la langue régionale, retour aux groupes et fêtes traditionnelles). La question majeure est de savoir si le carnaval connaît la même évolution ou si, suite à sa forte expansion, il n'aurait pas produit de nouvelles formes d'identités. Dans le but de faire une étude plus approfondie, nous nous sommes immergé dans la réalité du carnaval et nous nous sommes intéressés aux interactions sociales de celui-ci, symboles d'une identité particulière. Nous avons pu constater, premièrement de nombreuses évolutions au carnaval qui expliquerait, deuxièmement, une identité carnavalesque forte au sein d'un microcosme. Néanmoins dans une troisième partie, nous débattrons sur la question de savoir à quelle identité appartient le carnaval de Dunkerque.


***Le carnaval de Dunkerque, du fait de sa très vieille existence, a logiquement connue une évolution tout au long de son histoire. Cette évolution s'est accrue ces dernières années. En effet, l'événement culturel a connu d'une part une évolution structurale et ce, par le biais des moyens modernes de communication, et d'autre part une évolution interne.

L'évolution structurale du carnaval de Dunkerque présente différents visages, et est liée à diverses facteurs. Le plus important d'entre eux est sans doute la médiatisation de plus en plus importante au sein de la manifestation culturelle. En effet, depuis quelque années, les représentations du folklore régional et du terroir acquièrent une certaine notoriété vis-à-vis de la presse et de la télévision. Ainsi, ce carnaval, de part son accessibilité au grand public, est devenu un sujet de reportage très intéressant et très enrichissant pour les médias. Les exemples ne sont pas rares : TF1 et " Les trésors du terroir ", Canal +, le film " Carnaval "… Cette publicité - qui n'est pas forcément bien vue par les carnavaleux - a rameuté un certain nombre de nouveau participant venus de tout les horizons.

Cette popularisation, ou cette massification, a fait du carnaval un événement qui a vu son importance s'accentuer au fil des années. Le problème qui se pose ici est que ces nouveaux venus grossissent, certes, les rangs mais viennent sans être déguisés pour la plupart et se disent acteurs du carnaval sans cependant en connaître les origines. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, le carnaval tant à perdre son caractère traditionnel au profit d'un côté beaucoup plus commercial que les touristes (les parisiens comme les appels les carnavaleux) entretiennent.

Cette commercialisation nouvelle se présente sous plusieurs formes. Dans son entretient, Fréderic Busselez explique que le carnaval draine beaucoup d'argent. Le meilleur exemple est sans doute le commerce lié aux déguisements. Autrefois, le déguisement était fabriqué par les carnavaleux eux-mêmes, alors qu'aujourd'hui, ils sont loués plusieurs mois avant le carnaval, à des prix augmentant continuellement. Dans le même ordre d'idées, les chapelles offrent maintenant du champagne et certaines d'entre elles sont devenues payantes.

De l'évolution structurale à naturellement découlé une évolution plus interne au carnaval. En effet, la popularisation de l'événement et la perte des valeurs traditionnelles originales, a entraîné un certain nombre de problèmes liés à la conduites des jeunes et aux rapports des carnavaleux avec l'alcool. Ces problèmes se matérialisent par une montée de la violence et de la délinquance durant la manifestation. Par ailleurs, tous les participants admettent que les chahuts sont de plus en plus brutaux et génèrent de plus en plus d'accidents. Pour remédier à cela, les organisateurs du carnaval ont rédigé en l'an 2000 une charte qui a une double fonctions. La première, que nous venons d'évoquer, et la seconde qui a un but socialisateur dont nous parlerons plus précisément en deuxième partie.

Finalement, l'évolution sociale du carnaval est représentative de l'évolution sociale nationale. Ainsi, le risque est de voir dans les années à venir, une uniformisation de ces manifestations culturelles, toutes régions confondues, dont les médias et la commercialisation seraient en partie responsables.


***Ainsi ces évolutions ont entraîné la résurgences des identités carnavalesques, quelque peu fragilisées, et par conséquent la création d'une identité nouvelle et appropriée par le biais, premièrement de l'élaboration de la charte.

En effet, l'élaboration de la charte a été vue au carnaval comme une réaction à ses évolutions. C'est pourquoi, elle a un but bien précis dans ce contexte. Elle a été constituée par tous et pour tous les carnavaleux, mais elle possède un aspect sous-jacent car en réalité, elle cible, plus précisément, les carnavaleux non initiés. Cette dernière catégorie de personnes, à juste titre, ne concerne pas les jeunes carnavaleux évoqués dans le tableau d' analyse multivariée n°2. Ces récents carnavaleux, pour différentes raisons (voir première partie), n'ont pas fait la démarche de s'intégrer, et donc ne rentrent pas dans le rite d'initiation. Les carnavaleux engagés qui ont une identité forte au carnaval, ont du mal à accepter cette situation, et par ailleurs, ce sont eux qui vont insister sur le fait qu'ils initient leurs enfants au carnaval, soit par réaction à cette situation soit par auto-reproduction sociale. Ainsi, la charte a été élaborée dans le but de recréer globalement cette transmission des valeurs carnavalesques, autrefois assurées par le milieu social et la famille.

Le carnaval présente toute les caractéristiques d'un véritable microcosme. En effet, il y a au sein de la manifestation culturelle un certain nombre de règles à respecter, imposées par les carnavaleux, et ce, en fonctions des valeurs traditionnelles du carnaval. Ces règles sous-jacentes doivent être respectées par les participants sous peine d'être exposés à des sanctions morales.

Par ailleurs, il existe un " chauvinisme " carnavalesque. Celui-ci concerne, non pas les individus étrangers à la région, mais ceux qui sont extérieur au carnaval. Ainsi, certains carnavaleux proviennent de lieux géographiquement très éloignés sans que cela nuise à leur intégrité au sein de l'événement culturel.

Ce " chauvinisme " s'auto-entretient puisque les carnavaleux le sont de génération en génération. Ainsi, les enfants, s'ils le désirent, sont initiés par leurs parents ou leurs grand-parents. Ils en va de même pour les responsabilités qui se transmettent de père en fils, comme la fonction de Tambour Major par exemple.

Outre les responsabilités concrètes, le carnaval admet une certaine hiérarchie implicite. En effet, la place dans le défilé est une sorte de position sociale carnavalesque. Le plus haut degré de celle-ci est atteint lorsque l'individu arrive en première ligne et parvient à garder sa place. Cette position sociale est en fonction de l'ancienneté et, suivant l'époque, du fait d'être indépendant ou en association.

Cette différence est essentielle au carnaval. Il existe un véritable clivage entre les indépendants, qui ne se réclament d'aucun groupe (comme Pierrot Tout Seul), et les associations qui ont longtemps exercé leur suprématie en monopolisant les bande-avants (comme les Acharnés).

Cette identité carnavalesque nécessite des repères identitaires. Tout d'abord, par le biais de la " recréation d'une identité ", celle-ci est présente dans l'ensemble des carnavals car, par le moyen du déguisement qui est la base essentielle d'un carnaval, elle permet de recréer une identité. Ce fait est d'autant plus important au carnaval de Dunkerque car il concerne une population sociale fragilisée qui souhaite effacer, oublier un statut social parfois contraignant. Par exemple, de nombreux carnavaleux nous ont dit : " au carnaval on oublie tout, c'est la fête, on décompresse ". Aussi, à l'image de Pierrot Tout Seul, qui revendiquait l'absence de barrières sociales au carnaval, cela tend à démontrer qu'au carnaval il est important d'exister en dehors d'un statut social déterminant acquis précédemment, au profit d'un statut plus égalitaire. Cette faveur accordée à la nouvelle identité est corroborée, par le fait que de nombreuses personnes lient des amitiés avec des carnavaleux qui ne se connaissent pas dans la vie sociale. Il faut ajouter à cela que ceux qui se revendiquent de cette situation sont les gens comme Pierrot Tout Seul issue de classes sociales populaires. Par conséquent, les rapports sociaux qui peuvent exister dans la société réelle, permettent de renforcer plus intensément l'importance donnée à l'identité carnavalesque où ces rapports n'apparaissent plus .

D'autre part, l'identité carnavalesque passe aussi par une identification collective qui a pour objectif de rassembler, réunir les carnavaleux. En effet, la référence à un héritage de pêcheurs islandais (…) est inscrit dans les mœurs. De plus, l'histoire du personnage de Jean Bart est mythifié et évangélisé au carnaval. Aussi, par l'intermédiaire des chansons, les carnavaleux s'identifient également aux anciens Tambours Majors qui sont interprétés comme personnages emblématiques synonymes d'une grande émotion. Tout ceci entraîne une certaine cohésion avec ceux qui portent un intérêt à la tradition autour de personnage emblématique symbolisant l'identité culturelle du carnaval.


***Cette identité carnavalesque qui est régie au sein d'un microcosme, que nous venons d'expliquer implicitement s'inscrit administrativement dans la région Nord pas de Calais. Cependant, le débat se porte plus sur le fait de savoir si ce carnaval rentre dans le cadre culturel et identitaire qu'est la culture de notre région.

A partir de nos analyses, nous allons tenter d'apporter des éléments de réponses à ce débat. Tout d'abord nous pouvons dire que le carnaval n'a jamais été issu d'un folklore traditionnel. Auparavant, c'était des groupes de dissidents qui organisaient leur carnaval en petit comité. Ces gens issus du monde de la Marine, constituaient un carnaval non légitime avant de partir en mer, et surtout, ils étaient considérés comme rebelles ou " mal-vus " (c'est d'ailleurs pour cela que le carnaval avait lieu en secret). Le carnaval a toujours ce côté marginal, à l'image de la " bande annulée ", lors de la guerre du Golf, qui officieusement avait eu lieu quand même avec un nombre restreint de carnavaleux. Cependant, le carnaval s'est urbanisé et puis s'est popularisé perdant un peu ce côté marginal que peuvent rechercher, actuellement, les carnavaleux. De plus, nous avons pu remarquer que la majorité n'était pas atteinte, lorsqu'il fallait affirmer que le carnaval est l'événement majeur de la région. En outre, l'identité carnavalesque domine dans les mœurs des carnavaleux, mais quelle image renvoie-t-elle ?

Il est indéniable que le carnaval participe à l'image du Nord pas de Calais, c'est-à-dire qu'il est connu comme tel ; parallèlement, les médias véhiculent l'image du carnaval au sein de la région ou du département. C'est pourquoi, le carnaval est perçu comme l'événement principal de la région Nord pas de Calais par les gens de l'extérieur. Néanmoins, la véritable idée qui pourrait nous faire croire qu'il s'inscrit dans la culture régionale, se trouve au niveau de la structure. En effet, l'expansion du carnaval s'est formée, ces dernières années, dans un contexte régional de déclin économique et de défrichement industriel. La baisse du taux d'activité, la hausse du taux de chômage qui caractérise la région, corrélées en plus, à une division du travail accentué, font que les liens sociaux et la solidarité ne se créent plus grâce au facteur travail. Ainsi, le carnaval, quelque part, demeure un moyen de retrouver une " solidarité de secours " dans des conditions qui restent occasionnelles. Ce phénomène n'est pas le seul dans la région, il s'applique aussi, parallèlement, dans la région minière (exemple : ferveur Lensoise).


***Le carnaval, malgré toutes les péripéties qu'il a connu, est resté tout au long de son existence fidèle à lui-même et aux valeurs qu'il transportait. En effet, la forme a évolué mais le fond n'a pas, ou très peu, bougé. Ce fond représente ce qui le plus important pour les carnavaleux. C'est pourquoi, ceux-ci se sont employés à le conserver en transmettant de génération en génération une identité carnavalesque qui perdure encore aujourd'hui et qui domine les rapports entre participants.