Expérience homosexuelle:

Comparaison entre milieux urbains et ruraux

Introduction

L’émission L’Amour est dans le pré a récemment repris. Comme chaque saison depuis quelques années, il y a un candidat homosexuel. On pourrait se dire qu’ils ont besoin de s’inscrire à l’émission car ils peinent à trouver un partenaire, et ce car ils vivent à la campagne. Ainsi, les homosexuels ruraux ne connaîtraient pas la même expérience que les homosexuels urbains.

Et c’est ce qui nous intéresse dans cette enquête. En effet, nous allons comparer les conditions de vie, le sentiment d’être accepté socialement et les expériences de discrimination des personnes homosexuelles selon leur milieu de résidence.

Il nous faut maintenant définir quelques termes. Tout d’abord, les conditions de vie sont un ensemble d’éléments matériels, sociaux et symboliques qui influencent la vie quotidienne des individus. Ensuite, l’homosexualité se définit comme l’attirance affective et/ou sexuelle, partielle ou totale, pour des personnes du même sexe. Cette orientation sexuelle peut être une barrière à l’acceptation sociale, qui est la sensation d’être accueilli par un groupe social. Cela peut d’ailleurs mener à des situations de discrimination, qui se définit comme un traitement différencié en fonction d’une caractéristique. Enfin, socialement, un milieu est dit rural si sa densité de population est faible, et donc que l’interconnaissance sociale est plus forte. À l’inverse, un milieu est dit urbain si sa densité de population est forte, et donc qu’il y a un certain anonymat comme le remarquait Georg Simmel dans Ville et modernité, et une plus grande diversité sociale et culturelle.

Nous allons ainsi questionner dans cette enquête, dans quelle mesure le milieu de résidence (campagne ou ville) définit-t-il le vécu des personnes homosexuelles?

Nous allons dans un premier temps réaliser un bref état de l’art, puis établir des hypothèses initiales, avant d’expliquer notre méthodologie. Ensuite, nous présenterons brièvement notre échantillon, puis nous développerons notre analyse, organisée en 3 temps, suivie par une synthèse. Enfin, nous réaliserons un retour réflexif sur notre enquête.

Etat de l'art

La base théorique de notre enquête repose sur les travaux de Georg Simmel (Les grandes villes et la vie de l’esprit, 1903). Simmel avance que la métropole produit une « attitude blasée » chez ses habitants : la densité de population rend impossible une attention soutenue à chacun, créant un anonymat protecteur. Cet environnement permet aux individus de se soustraire au contrôle social direct, contrairement aux milieux ruraux où l'interconnaissance est la règle. Son œuvre, bien que fondatrice de la sociologie urbaine, est tout de même assez datée.

Dans une approche plus contemporaine, Colin Giraud (Quartiers gays, 2014) montre que la ville n'est pas seulement un lieu où l'on se cache, mais un espace où l'on se regroupe. Il analyse comment la concentration de commerces et d'associations LGBTQ+ dans certains quartiers urbains crée des « niches » sécurisantes. Cependant, ce « rêve urbain » est nuancé par Marianne Blidon et France Guérin-Pace (2013). Elles démontrent que si la migration vers la ville est souvent motivée par un besoin de fuir les stigmates ruraux, le parcours migratoire est parfois marqué par une certaine désillusion (solitude, précarité). De plus, l'article de Saumon, Bonté et Blondel (2022) nous invite à dépasser le cliché de la ville libératrice contre la campagne conservatrice. Ils critiquent le concept de « métronormativité », cette idée reçue qui voudrait que l'homosexualité ne puisse s'épanouir qu'en métropole. Leur approche nous pousse à rester prudents vis-à-vis de notre hypothèse générale, en cherchant à voir si des formes d'acceptation originales n'existent pas aussi en dehors des grandes villes.

Enfin, le travail de Benoît Coquard (Ceux qui restent, 2019) apporte un éclairage indispensable sur la tolérance. Il explique que le « capital d’autochtonie » (le fait d’être né sur place et d’être intégré aux réseaux locaux) peut parfois compenser la désapprobation liée à l’orientation sexuelle. L'intégration sociale en campagne dépendrait alors plus de la réputation globale que de la seule sexualité.

Hypothèses

Hypothèse 1:

Les personnes homosexuelles vivant en ville se sentiraient plus libres de s’exprimer au sujet de leur orientation sexuelle que celles vivant à la campagne. Ainsi, les homosexuels vivant en milieu rural développeraient davantage de stratégies de dissimulation de leur orientation sexuelle que celles vivant en ville.

Hypothèse 2:

Le sentiment d’acceptation sociale serait plus élevé chez les homosexuels vivant en milieu urbain que chez ceux vivant en milieu rural. Ainsi, les homosexuels vivant en milieu rural subiraient plus fréquemment des expériences de discrimination que celles vivant en milieu urbain.

Hypothèse 3:

Les familles les plus religieuses seraient susceptibles d’être moins tolérantes au sujet de l’homosexualité. Un homosexuel aurait donc plus de risque d’être rejeté par son entourage si sa famille est très pratiquante. Ainsi, il aurait tendance à dissimuler son orientation sexuelle auprès de ses proches.

De plus, le rapport à la religion serait différent selon le lieu de vie. En campagne, les gens seraient plus proches du christiannisme de par les traditions, et il y aurait donc une certaine morale religieuse imposée. La ville offrirait quant à elle une diversité religieuse, avec différentes confessions et plus d’athéisme, donc pas une seule morale religieuse générale imposée. Ainsi, les opinions sur l’homosexualité seraient plus variées.

Hypothèse générale:

Le milieu urbain offrirait des conditions de vie plus favorables aux personnes homosexuelles que le milieu rural. La ville serait en effet un milieu plutôt tolérant, se présentant donc comme un véritable Eldorado pour les homosexuels, où ils pourraient se libérer des carcans de la société. À l’inverse, la campagne serait un milieu assez conservateur, où les gens seraient fermés d’esprit, et donc intolérants envers l’homosexualité.

Pourtant, les homosexuels subiraient une certaine exclusion sociale, et donc ils se sentiraient généralement seuls, et ce aussi bien en campagne qu’en ville.

Méthodologie

Notre enquête se présente sous la forme d’un questionnaire de 32 questions, qui prennent environ 10 à 15 minutes. Notre échantillon est constitué de personnes non hétérosexuelles (homosexuelles, bisexuelles ou autre), sans restriction d’âge, et francophones puisque notre questionnaire et notre site sont en français.

Nous avons partagé notre questionnaire à la fois en face à face à 10 personnes, mais aussi sur un site Internet que nous avons créé et qui a récolté 74 réponses. Pour les questionnaires passés manuellement, nous nous sommes rendus dans des bars ou associations LGBTQ+ pour proposer aux gens d’y répondre. Pour le questionnaire en ligne, nous avons partagé le lien du questionnaire numérique par l’intermédiaire de notre entourage mais aussi de notre secrétariat de licence, ainsi que sur des forums, et nous avons aussi sollicité plusieurs associations LGBTQ+ pour partager notre questionnaire.

Analyse

Présentation de l’échantillon

Répartition par genre

Tableau 1: Genre des répondants
Homme 35
Femme 34
Autre 15
Ensemble 84

Lecture : Parmi les 84 répondants, 35 se définissent hommes.

Champ : 84 homosexuels de France.

Source : Enquête Expérience homosexuelle : comparaison entre milieux urbains et ruraux, Université de Lille, février-mars 2026.

Graphique 1: Genre des répondants

Lecture : Parmi les 84 répondants, 35 se définissent hommes.

Champ : 84 homosexuels de France.

Source : Enquête Expérience homosexuelle : comparaison entre milieux urbains et ruraux, Université de Lille, février-mars 2026.


Répartition par orientation

Tableau 2: Orientation sexuelle des répondants
Homosexuel 33
Bisexuel 35
Autre 16
Ensemble 84

Lecture : Parmi les 84 répondants, 33 se définissent homosexuels.

Champ : 84 homosexuels de France.

Source : Enquête Expérience homosexuelle : comparaison entre milieux urbains et ruraux, Université de Lille, février-mars 2026.

Graphique 2: Orientation sexuelle des répondants

Lecture : Parmi les 84 répondants, 33 se définissent homosexuels.

Champ : 84 homosexuels de France.

Source : Enquête Expérience homosexuelle : comparaison entre milieux urbains et ruraux, Université de Lille, février-mars 2026.


Répartition par tranche d'âge

Nous avons réparti la population pour que chaque classe d'âge soit de même taille

Tableau 3: Année de naissance des répondants
N/A 3
1955-1980 8
1980-1990 10
1991-1999 11
2000-2002 11
2003-2004 11
2005 13
2006 8
2007-2011 9
Ensemble 84

Lecture : Lecture: Parmi les 84 répondants, 10 répondants sont nés entre 1980 et 1990.

Champ : 84 homosexuels de France.

Source : Enquête Expérience homosexuelle : comparaison entre milieux urbains et ruraux, Université de Lille, février-mars 2026.

Graphique de l'année de naissance des répondants

Répartition spatiale

Tableau 4: Milieu de vie des répondants
Milieu urbain 57
Milieu rural 25
N/A 2
Ensemble 84

Lecture : Parmi les 84 répondants, 57 résident en milieu urbain.

Champ : 84 homosexuels de France.

Source : Enquête Expérience homosexuelle : comparaison entre milieux urbains et ruraux, Université de Lille, février-mars 2026.

Graphique 4: Milieu de vie des répondants (en %)

Lecture : 29,76% des enquêtés résident en milieu rural.

Champ : 84 homosexuels de France.

Source : Enquête Expérience homosexuelle : comparaison entre milieux urbains et ruraux, Université de Lille, février-mars 2026.

Ces graphiques/tableaux nous permettent de vérifier que notre échantillon est assez diversifié, avec un genre et une orientation sexuelle plutôt bien répartis.

Toutefois, notre échantillon semble être majoritairement constitué de jeunes adultes, avec notamment 13 répondants sur les 84 qui sont nés en 2005, alors qu’il n'y a que 8 répondants qui sont nés entre 1955 et 1980. Ainsi, notre enquête étudie surtout les jeunes générations d’homosexuels.

De plus, le milieu de résidence semble surtout pencher vers la ville, ce qui s’explique par la répartition en population. Cela coïncide avec les résultats du graphique 4 puisque nous avons près de 67% des répondants vivant en milieu urbain contre 30% environ en milieu rural.


Un jugement campagnard face à une liberté urbaine?

Cette première partie a pour objectif de tester notre première hypothèse, c’est-à-dire regarder si les homosexuels résidant en campagne se sentiraient obligés de dissimuler leur orientation sexuelle, contrairement aux homosexuels de la ville qui se sentiraient libres d’exprimer pleinement leur orientation sexuelle.

Tableau de fréquence de la surveillance de l’apparence selon le milieu de résidence et le genre (en %)

Un indicateur tel que la fréquence de surveillance de l’apparence nous permet de mesurer le besoin que ressentent ces individus de contrôler la manière dont ils parlent, s’habillent, se tiennent… Dans le but souvent de ne pas sortir des normes de genre, tant la féminité chez l’homme et la masculinité chez la femme sont stigmatisés. Cela est bien souvent lié à l’orientation sexuelle, puisque des individus qui sortent de ces normes de genre traditionnelles sont souvent catégorisés comme homosexuels.

Nous pouvons voir dans ce graphique que les hommes surveillent en moyenne plus leur apparence que les femmes. En milieu urbain, les hommes sont 16,0% à surveiller souvent leur apparence contre 14,3% de femmes. Cet écart est d’autant plus marqué en milieu rural : les hommes sont ici 75,0% à surveiller souvent leur apparence contre 15,4% de femmes (c’est d’ailleurs le seul groupe où le “souvent” est majoritaire). On pourrait tout de même généraliser à tout le rural, car dans ce milieu ils sont 36,0% à surveiller souvent leur apparence, tous genres confondus, contre seulement 21,1% en ville.

Nous pouvons aussi remarquer qu’environ les trois quarts des répondants affirment ne surveiller leur apparence que rarement. Et donc que cette pratique n’est pas majoritaire, et que la plupart des homosexuels se sentent (ou tout du moins déclarent se sentir) libres d’être eux-mêmes.


Ainsi, ceux qui sont le plus susceptibles de surveiller leur apparence sont ceux qui résident à la campagne, et notamment les hommes. Cela pourrait s’expliquer par des normes de genre plus présentes en campagne, et surtout pour les hommes : la féminité chez un homme serait perçue comme plus “grave” que la masculinité chez une femme. Cette surveillance montre aussi un contrôle social plus fort en campagne, comme constaté par Simmel.

Tableau de connaissance de l'orientation sexuelle par l’entourage selon le climat social du milieu de vie (en %)

Ce tableau nous permet de voir la manière dont la connaissance entre les gens de la commune influence la connaissance de l’orientation sexuelle par l’entourage, et notamment les parties de l’entourage qui sont au courant. L’interconnaissance renvoie plutôt à des milieux ruraux, puisque la densité de population est plus faible, alors que l’anonymat caractérise plutôt les milieux urbains, tant la densité de population est élevée.

Il est important de noter que la manière dont l’entourage a su l’orientation sexuelle n’est pas spécifiée ici (si c’était un coming out volontaire ou une découverte accidentelle). De plus, la connaissance de l’individu est nécessaire pour mesurer la connaissance de l’orientation sexuelle. Ici, puisque cela n’est pas pris en compte, cela peut biaiser nos résultats : si un individu est inconnu de tous (car il y a un fort anonymat dans son milieu de vie), alors personne ne connaîtra son orientation sexuelle non plus. Il faudra ainsi prendre ces limites en considération.


Nous pouvons remarquer que l’interconnaissance est liée à un entourage plus au courant de l’orientation sexuelle. En effet, lorsqu’il y a un certain anonymat dans la commune, 13,8% des répondants n’ont personne dans leur entourage qui connaît leur orientation sexuelle contre 0% dans les milieux marqués par l’interconnaissance.

Par ailleurs, dans les milieux marqués par l’interconnaissance, c’est surtout l’entourage proche qui est au courant de l’orientation sexuelle : la famille à 41,8%, puis les amis à 34,5%, et enfin les connaissances à 23,6%. Dans les milieux marqués par l’anonymat, la composition est plus homogène : la famille à 31,0%, puis les amis et les connaissances tous deux à 27,6%.


Ainsi, dans les milieux où les gens se connaissent, il y a une sorte de “hiérarchie de proximité”, dans laquelle plus on est proche de la personne, plus on a tendance à connaître son orientation sexuelle. Là où des milieux marqués par l’anonymat ont plus une logique du “tout ou rien” : soit personne ne connaît l’orientation sexuelle, soit tout le monde peut la connaître, même des gens dont l’on est pas proche.


Notre première hypothèse est donc validée, puisque les homosexuels sont plus susceptibles de surveiller leur apparence en milieu rural, et que ceux qui sont au courant de leur orientation sexuelle sont souvent leurs proches. Alors qu’en ville, ils contrôlent moins leur apparence et même des connaissances peuvent être au courant de leur orientation sexuelle. Cela prouve qu’il y a plus de liberté en ville qu’en campagne.

Nous pouvons d’ailleurs ajouter une dimension genrée : les hommes se sentent moins libres d’exprimer leur sexualité, ce qui est notamment dû aux fortes normes de masculinité et d’hétéronormativité, surtout en campagne. Ils risqueraient d’être étiquetés comme “déviants” s’ils ne suivaient pas ces normes, et donc d’être ostracisés. Cela renvoie aux travaux de Becker sur la théorie de l’étiquetage.


Une ruralité hostile?

Dans cette partie, nous chercherons à tester notre deuxième hypothèse, à savoir que les homosexuels se sentiraient plus acceptés et plus en sécurité en milieu urbain. Notamment car les discriminations seraient plus fréquentes en campagne.

Tableau de sentiment de sécurité en ville selon l'expérience de discrimination et le milieu de vie (en %)

Ce tableau a pour but de savoir non seulement dans quel type de milieu les homosexuels se sentent le plus en sécurité, mais aussi de savoir si on se sent moins en sécurité après si on a déjà subi de la discrimination. La discrimination dont on parle ici est très diverse, et peut être à la fois physique, verbale ou encore en terme d’opportunités.

L’indicateur qu’est l’expérience ou non de la discrimination est à nuancer : il est purement déclaratif, et donc subjectif. Certains ont déjà subi de la discrimination sans pourtant la décrire comme telle, et vice versa. De plus, il est possible qu’un individu qui ne se sent déjà pas en sécurité prenne de lourdes précautions pour éviter la discrimination comme il peut, et donc cela peut être un biais.


Nous pouvons remarquer que les citadins sont plus nombreux à ne pas se sentir en sécurité : 15,8% des répondants résidant en milieu urbain, contre seulement 4,0% des répondants résidant en milieu rural.

De plus, ce chiffre augmente en ville si le répondant a déjà subi de la discrimination : parmi les citadins qui déclarent avoir déjà subi de la discrimination, 28,6% ne se sentent pas en sécurité. Alors que parmi les citadins qui déclarent n’avoir jamais subi de discrimination, ils ne sont que 8,3% à ne pas se sentir en sécurité.


Nous comprenons donc que les homosexuels résidant en ville sont plus susceptibles de ne pas se sentir en sécurité, surtout s’ils ont déjà subi de la discrimination. En effet, il est logique que ceux qui ont déjà subi de la discrimination aient peur que cela se reproduise, et donc qu’ils ne se sentent pas en sécurité, là où un autre individu qui n’a pas subi de discrimination ne verrait pas de problème. De plus, il est vrai qu’en ville on rencontre plus d’individus, et qu’il est donc plus probable de rencontrer de la discrimination.

Tableau de nature des discriminations subies selon le milieu de vie (en %)

Ce tableau nous permet d’analyser plus en profondeur la nature des discriminations subies chez les individus qui la déclarent, et cela selon le milieu de vie pour voir s’il y a des différences.

Il est important de noter que nous avons procédé par catégories (que nous avons définies), et que certains individus ont vécu des expériences qui ne rentrent pas dans ces catégories. Nous avons complété cette question par une question libre, où certains enquêtés ont décrit d’autres formes de discrimination. Un répondant a même partagé qu’il a subi des viols correctifs, qui sont des agressions sexuelles ayant pour but de “rendre la victime hétérosexuelle”.


Nous pouvons remarquer que la plupart des répondants ne se retrouvent pas dans nos catégories, puisqu’ils sont 67,9% à ne pas préciser la nature de discrimination. Notamment en milieu rural puisqu’ils sont 80,0% à ne pas préciser la nature. La limite se fait donc fortement ressentir.

En outre, nous pouvons remarquer quelques différences entre les milieux de résidence. 12,0% des ruraux déclarent de la mise à l’écart, contre 10,5% des citadins. Pour les discriminations à l’emploi et/ou au logement, ils n’y a aucun répondant de milieu rural qui déclare en avoir subi, alors qu’ils sont 5,3% en milieu urbain à la déclarer. Pour les menaces ou violences physiques, ils sont 4,0% à en déclarer en milieu rural, contre 12,3% en milieu urbain qui en déclarent. Pour les moqueries ou insultes, il y a 4,0% des ruraux qui la déclarent contre 8,8% des citadins.


Nous constatons donc que les citadins sont plus susceptibles de définir la nature de leur discriminations, tandis que les ruraux se retrouvent moins dans nos catégories. De plus, nous pouvons apercevoir que les discriminations en milieu rural semblent plutôt provenir de gens que l’on connaît, qui font partie de notre entourage, et donc sont capables de nous y mettre à l’écart. À l’inverse, en ville, les discriminations semblent plus provenir d’inconnus : ils sont plutôt insultés/menacés/agressés (cela renvoie plutôt à l’espace public), ou empêchés d’accéder à certaines opportunités.

Tableau du sentiment de sécurité dans leur commune selon le genre (en %)

Ce tableau nous permet de voir si un certain genre est plus susceptible de ne pas se sentir en sécurité dans sa commune de résidence, et cela en tant qu’homosexuel. Ainsi, les autres facteurs qui jouent sur la sécurité ne sont ici pas pris en compte.

Nous remarquons que les hommes sont ceux qui se sentent le moins en sécurité vis à vis de leur orientation sexuelle : ils sont 22,9% à ne pas se sentir en sécurité contre seulement 8,8% des femmes et 6,7% des non-binaires.

Nous pouvons donc en conclure que l’homosexualité est un facteur qui réduit considérablement le sentiment de sécurité chez les hommes, alors qu’il ne joue que peu sur celui des femmes, qui ont sûrement d’autres sources d’insécurité.


Ainsi, nous devons infirmer notre deuxième hypothèse. Les homosexuels se sentent statistiquement moins en sécurité lorsqu’ils vivent en ville qu’en campagne.

Nous pouvons aussi ajouter une dimension genrée : les hommes homosexuels se sentent moins en sécurité que les femmes homosexuelles.

Une différence intéressante apparaît aussi dans la nature des discriminations : elle est plutôt psychologique et sociale en campagne ; alors qu’elle est plutôt verbale, physique et administrative en ville.


La famille campagnarde : religieuse et intolérante?

Dans cette partie, nous allons tester notre troisième hypothèse, à savoir que le milieu rural serait fortement marqué par une certaine morale religieuse, et que cela entraînerait plus de rejet de la part de la famille. Ainsi, les homosexuels ayant une famille religieuse seraient plus susceptibles de cacher leur orientation sexuelle de leur famille.

Tableau de proximité de la famille avec la religion selon le milieu de vie (en %)

Ce tableau nous permet de voir si les familles sont vraiment plus religieuses dans les milieux ruraux. Cet indicateur est assez imprécis, puisqu’il se base sur l’opinion globale de l’enquêté (nous ne lui avons pas posé des questions précises, comme par exemple si sa famille fréquente des lieux de culte).

Nous remarquons qu’à la campagne, les familles sont effectivement plus souvent religieuses, avec 56,0% des enquêtés de milieu rural qui décrivent leur famille comme étant religieuse, contre seulement 43,9% des répondants de milieu urbain.

Cette différence de presque 12 points de pourcentage valide notre hypothèse puisque les milieux ruraux semblent effectivement plus religieux. Il nous reste maintenant à vérifier si cette proximité avec la religion entraîne un rejet de l’homosexualité.

Tableau de connaissance de l’orientation sexuelle par l’entourage selon la proximité de la famille avec la religion (en %)

Ce tableau a pour but de voir si les familles ont tendance à connaître l’orientation sexuelle du répondant, selon leur proximité avec la religion. Comme précisé précédemment, la manière dont l’entourage a su l’orientation sexuelle n’est pas spécifiée ici (si c’était un coming out volontaire ou une découverte accidentelle).

Nous pouvons voir que chez les familles athées, elles connaissent l’orientation sexuelle du répondant dans 38,6%, contre 37,5% des cas pour les familles religieuses.

Une différence de 1 point de pourcentage ne nous permet évidemment pas de valider notre hypothèse. Même si la limite nous empêche de conclure puisque le coming out n’est pas forcément volontaire, il est possible que les homosexuels de la campagne révèlent autant leur homosexualité à leur famille que les homosexuels de la ville. Ainsi, ils n’auraient pas forcément plus peur de la réaction de la famille que les homosexuels des villes.


Nous pouvons donc conclure en nuançant notre hypothèse : il est vrai que les familles sont plus religieuses à la campagne, mais elles ne sont pas plus intolérantes pour autant. En effet, les homosexuels ne semblent pas plus cacher leur orientation sexuelle de leur famille quand ils viennent de milieu rural, qu’ils ne le font quand ils viennent d’un milieu urbain.


Synthèse : La ville, un Eldorado homosexuel?

Enfin, il nous faut faire un bilan, en testant notre hypothèse générale. C’est-à-dire que la ville offrirait de meilleures conditions de vie pour les homosexuels, et donc qu’elle serait un véritable Eldorado.

Tableau de moyenne de bonheur” selon le milieu de vie (sur une échelle de 1 à 4)

Ce tableau nous permet de voir dans quel milieu les homosexuels se sentent le plus heureux. Il s’agit ici d’une moyenne des réponses des enquêtés selon s’ils habitent en milieu rural ou urbain.

Cet indicateur est évidemment subjectif, et n’est mesuré que par le sentiment global de la personne, puisqu’il est placé au début du questionnaire pour éviter l’effet de halo. Ainsi, cet indicateur est imprécis, puisqu’il ne cible pas que le bonheur en fonction de l’homosexualité, mais le sentiment général de bonheur.


Nous remarquons que les ruraux se sentent statistiquement plus heureux que les citadins, puisque la “moyenne de bonheur” est à environ 3/4 en milieu rural, contre environ 2,75/4 en milieu urbain.


Cet écart de 0,25/4 infirme donc notre hypothèse comme quoi la ville offrait de meilleures conditions aux homosexuels, puisqu’ils sont moins heureux. Il nous reste maintenant à vérifier si la ville est toujours un Eldorado pour les homosexuels en étudiant leurs déménagements.

Tableau de envie (ou réalisation) d’un déménagement vers un environnement plus tolérant selon le milieu de vie (en %)

Ce tableau nous permet de mesurer l’envie de déménager (ou si le déménagement a déjà été effectué) dans l’espoir de trouver un environnement plus tolérant. Il est donc centré sur l’homosexualité et ne prend pas en compte les déménagements pour les études ou le travail.

La limite ici serait que l’environnement espéré n’est pas précisé : on ne sait pas si c’est un milieu rural ou urbain. De plus, les répondants ne peuvent pas non plus savoir si cet environnement, qu’ils pensent plus tolérant, l’est vraiment. Ajoutons à cela que le fait que la variable dépendante comprenne deux choses (l’envie de déménager et le fait d’avoir déjà déménagé), ce qui peut biaiser notre analyse puisque nous ne savons pas à quelle question répond l’enquêté. Il aurait été plus judicieux de poser deux questions distinctes. Pour que nous puissions conclure, nous devons donc faire un choix entre ces 2 éléments mesurés, et nous choisissons de ne compter que l’envie de déménager, et donc omettre les déménagements déjà effectués (puisqu’ils sont entre parenthèses dans la question).


Nous pouvons constater que les envies de déménagement sont minoritaires, puisque seulement 22,6% des répondants ont envisagé un déménagement vers un environnement plus tolérant.

Par ailleurs, le milieu urbain semble plus touché par ces envies de déménagement, puisqu’ils sont 24,6% à avoir envisagé un déménagement vers un environnement plus tolérant, contre 16,0% en milieu rural.


Ces résultats contredisent nos hypothèses, puisque ces 9 points de pourcentage en faveur de l’urbain montre que la ville n’est pas forcément la préférence pour les homosexuels. Avoir envie de déménager vers un environnement présuppose que l’on trouve son environnement actuel peu tolérant. Ainsi, si les urbains sont plus susceptibles que les ruraux d’envisager de déménager vers un environnement plus tolérant, cela pourrait vouloir dire que la ville n’est plus vraiment vécue comme un milieu tolérant. Cela corrobore les résultats du graphique 5 : la “moyenne de bonheur” est plus basse en ville qu’en campagne. Nous pouvons donc conclure que la ville n’est plus (ou n’a peut être même jamais été) un Eldorado pour les homosexuels.

Cette enquête visait à déterminer dans quelle mesure le milieu de résidence définit le vécu des personnes homosexuelles, avec des hypothèses initiales qui penchaient vers une ville libératrice et une campagne hostile.


Nos résultats nous permettent toutefois de nuancer ces hypothèses.

Il est vrai que les homosexuels se sentent plus libres d’assumer leur orientation sexuelle en ville, alors qu’ils ont plus tendance à contrôler leur apparence ou à ne révéler leur sexualité qu’à leurs proches en campagne ; ce qui rejoint les travaux de Simmel sur l’anonymat libérateur.

Paradoxalement, les homosexuels se sentent moins en sécurité en ville vis-à-vis de leur orientation sexuelle qu’en campagne (de presque 12 points de pourcentage), notamment car la discrimination provient plus souvent d’inconnus, donc elle fait encore plus peur. De plus, même si les familles sont plus souvent religieuses à la campagne, elles sont presque aussi souvent au courant de l’orientation sexuelle qu’en ville.

Par ailleurs, les homosexuels sont moins heureux (de 0,25/4) en ville qu’en campagne, et ont plus envie de déménager vers un environnement plus tolérant (de 9 points de pourcentage).

Nous pouvons donc conclure que les homosexuels préféreraient généralement la campagne et l’interconnaissance, tant ils se sentiraient plus en sécurité, quitte à sacrifier un peu de leur liberté de s’assumer pour mieux “s’intégrer”.


Enfin, il serait intéressant de voir si les réseaux sociaux et les applications de rencontre changent aujourd'hui la donne. On peut se demander si ces outils permettent aux homosexuels ruraux de se sentir moins isolés et de rencontrer du monde, sans avoir forcément besoin de déménager vers les grandes villes pour vivre leur sexualité.


Retour réflexif

Notre enquête présente certaines limites et certains biais, autant dans la méthodologie que dans la réalisation de l’enquête ou dans la mobilisation des résultats.


Pour ce qui est de la méthodologie, voici nos limites. Tout d’abord, cette enquête se fait de manière quantitative (par questionnaire). Ainsi, elle ne permet pas d’explorer le vécu de manière aussi riche et approfondie que par un entretien (méthode qualitative). Pour combler ce vide, nous avons inclus quelques questions à réponse ouverte. Ensuite, nous avons décidé d’éjecter les hétérosexuels du questionnaire en ligne et de ne pas leur passer en main notre questionnaire, car nous aurions beaucoup trop de réponses à analyser. Nous ne nous concentrerons que sur les personnes homosexuelles car nous devons faire des choix, et que cela nous semble plus pertinent. Mais il est vrai que ce choix nous prive d’un “groupe témoin”, et donc cela bride légèrement notre analyse.

Par ailleurs, notre méthodologie présente aussi des biais. Par exemple, contrairement à un entretien où la personne a en face d’elle une autre personne (l’enquêteur/enquêtrice), ici la personne a en face d’elle un écran. Or, malgré nos promesses d’anonymat, l’enquêté a peut-être eu peur de se confier, craignant que ses données ne fuitent. De plus, il y a un biais de sélection non-négligeable par rapport à l’âge, puisque nous avons récolter un grand nombre de réponses par l'intermédiaire du secrétariat qui l’a envoyé aux étudiants, donc notre questionnaire a récolté plus de réponses des jeunes adultes (18 à 25 ans) que d’autres classes d’âge. Un certain biais se trouve aussi dans notre idée pour la passation du questionnaire : les bars/associations LGBTQ+ ne sont fréquentées que par des personnes intégrées dans ces milieux, qui plus est des citadins puisque nous avons choisi des lieux qui se situent dans la métropole lilloise.


Pour ce qui est de la passation de notre questionnaire, nous avons dû reformuler certaines questions, ce qui peut être vu comme une forme de bidonnage, comme décrit par Rémy Caveng. Nous avons surtout eu des soucis avec la question 20 “Avez-vous déjà subi des comportements hostiles dans votre commune en raison de votre orientation?”. Le terme de “comportements hostiles” était flou pour de nombreux enquêtés, nous aurions dû être plus clair pour pouvoir être compris de tous, quitte à être plus familier.

De plus, la question 12 “Dans quel type d'agglomération résidez-vous?” a posé problème à plusieurs répondants, puisqu’ils hésitaient. Ils ne connaissaient en effet pas toujours le nombre d’habitants dans leur commune (certains ont dû chercher sur Internet pendant la passation pour pouvoir y répondre). Nous pouvons aussi repérer ce souci sur le questionnaire en ligne puisque 2 enquêtés n’ont pas répondu à cette question.


Enfin, lors de la mobilisation de nos résultats, nous avons dû recoder les variables, donc nous avons parfois regroupé plusieurs modalités en une seule catégorie. Ces catégories sont des choix que nous avons fait, et qui ne sont donc pas parfaits.

De plus, chaque indicateur à ses propres biais et limites, que nous avons précisé lors de la présentation de chacun ci-dessus. Le plus important étant le choix de ne pas prendre en compte les déménagements déjà effectués, ce qui biaise fortement notre analyse et nous empêchait de conclure. Cela est purement dû à une erreur dans la construction de la question.

Par ailleurs, certaines questions nous ont été totalement inutiles, et n’étaient pas très pertinentes sociologiquement, comme toute la partie II du questionnaire, qui porte sur la vie amoureuse des enquêtés.

En général, nos résultats sont à manipuler avec prudence puisque nous n’avons que 84 répondants. Ainsi, nos sous-groupes ne permettent absolument pas de prononcer avec pleine confiance certaines affirmations.


Par ailleurs, une des associations contactées pour partager notre questionnaire a critiqué notre questionnaire, nous reprochant de n’avoir pas assez pris en compte les différentes identités de genre, et d’avoir totalement omis la question politique. Pour pallier ces failles, nous aurions donc dû être plus précis et inclusif dans la question sur l’identité de genre, ainsi que poser une question sur l’ancrage politique de la commune (puisque l’homosexualité va souvent à l’encontre des politiques de droites qui proposent des valeurs plus traditionnelles de la famille et du couple que les politiques de gauche).


Bibliographie

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